Laetitia Dablanc, urbaniste, directrice de recherche à l’université Gustave Eiffel et directrice de la chaire Logistics City : « la logistique urbaine manque cruellement de données »
Au sein de la chaire Logistics City de l’Université Gustave Eiffel, qu’elle dirige depuis 2019, Laetitia Dablanc se penche sur les grands enjeux de la logistique urbaine, entourée d’une dizaine de chercheurs et étudiants. Sur la base d’un programme scientifique reposant sur trois grandes thématiques, quatre mécènes sont aujourd’hui engagés dans ce travail de recherche.
Elle est chercheuse en logistique… Laetitia Dablanc a conscience que « la logistique est un objet d’étude assez original dans l’univers des sciences sociales. La plupart des chercheurs se penchent plus généralement sur le transport de personnes ou sur l’urbanisme mais hors entrepôt ». Elle est directrice de la chaire Logistics City depuis sa création en 2019 au sein d’un laboratoire de l’université Gustave Eiffel, et s’applique à observer les entrepôts et le transport de marchandises avec une dizaine de personnes dans son équipe et grâce à l’appui de 4 mécènes : Sogaris (fondateur de la chaire avec La Poste Immobilier), la Région Ile-de-France, la Métropole du Grand Paris et la Fondation de l’Université Gustave Eiffel. « L’idée de cette chaire est d’ailleurs née lors d’un cocktail Afilog à la fin 2018 ! En 2023, elle a été renouvelée pour une durée de 5 ans, avec un engagement de nos mécènes jusqu’en 2027 », signale Laetitia Dablanc.
La logistique… depuis toujours
Logistics City a également bénéficié de l’expérience de Laetitia Dablanc au sein du programme MetroFreight, du centre de recherche Metrans, de l’Université de Californie du Sud. « Ce programme, qui a duré pendant 10 ans, consistait à la mise en commun et à l’analyse de données logistiques dans 4 grandes villes du monde : Paris, Séoul, Los Angeles et New York, détaille-t-elle. Nous avons par exemple comparé le marché du vélo cargo à Paris et à New-York, la politique environnementale menée à Paris, New-York et Los Angeles, le e-commerce à Séoul et Paris… Nous avons ainsi travaillé sur une trentaine de projets comparatifs, autour du concept général de « freight landscape ». Ces méthodes ont été utiles pour le programme de la chaire Logistics City, qui par exemple utilise une base de 80 villes dans le monde pour effectuer des analyses spatiales sur les entrepôts (« Base Entrepôts » de la chaire Logistics City) ».
Après l’obtention de son diplôme à Sciences Po, Laetitia Dablanc a étudié l’urbanisme aux Etats-Unis puis soutenu une thèse en transport et logistique à l’Ecole Nationale de Ponts sur le transport des marchandises dans les grandes agglomérations. « Avant de revenir au monde de la recherche, j’ai travaillé pendant 7 ans pour les villes françaises au sein du GART (Groupement des autorités responsables de transport) et pour la chambre de commerce de Paris au sein de la direction recherche », détaille-t-elle.
Les grandes thématiques de la chaire Logistics City
L’ensemble de son parcours a permis à Laetitia Dablanc de construire avec ses équipes une proposition de programme scientifique, auquel les mécènes adhèrent pour des cycles de 5 ans et dont ils examinent les résultats annuellement. « Ils peuvent se retirer du programme s’il ne leur correspond plus mais ils ne peuvent pas l’orienter, ni demander le retrait d’une publication, précise la chercheuse. Il est également important de rappeler que le fait que le financement soit collectif nous permet de rester indépendants face à nos mécènes ». Le programme sur la base duquel la chaire a été renouvelée s’articule autour de trois grandes thématiques. « Nous travaillons d’une part sur l’immobilier logistique d’un point de vue d’urbaniste, de géographe et d’économiste : où sont les entrepôts dans le monde, comment leur positionnement évolue, pourquoi sont-ils à tel endroit et non à tel autre et on relie cela à des indicateurs sur le type de ville (taille, densité, forme, caractéristiques socio-économiques des populations). Nous étudions également l’urbanisme opérationnel, c’est à dire comment ces entrepôts s’intègrent à leur territoire, liste Laetitia Dablanc. Une deuxième thématique porte sur le e-commerce et les évolutions de la consommation en observant leurs impacts sur la logistique urbaine. Nous questionnons également les conditions de travail des livreurs des plateformes e-commerce et leur évolution au fil des ans ». Un dernier axe de recherche, enfin, porte sur les politiques urbaines de la logistique, comme la loi ZAN ou la mise en place des ZFE, avec également une dimension comparative (ZFE et logistique en Europe). La question des nouvelles sources de données est également au cœur des recherches sur les politiques publiques.
Initiatrice de projets
Pour l’ensemble de ces sujets, il est nécessaire de manipuler d’énormes quantités de données, qu’elles soient macro ou microéconomiques. « Je ne maîtrise pas techniquement cette partie de notre travail mais je suis en charge de trouver et d’embaucher les personnes qui seront compétentes pour cela, comme l’ingénieur d’étude que nous venons de recruter ou encore des étudiants de l’institut de sciences géographiques, des chercheurs consultants ou encore des doctorants, explique Laetitia Dablanc. Mon rôle est d’initier les projets, de manager les personnes de la chaire, mais aussi d’analyser les résultats des études menées. La question des nouvelles données me passionne ». Pour autant, la chercheuse estime que la logistique urbaine manque cruellement de données, en particulier sur les flux. « Les villes françaises encore plus que les villes européennes manquent de connaissance, elles ne maîtrisent pas suffisamment les informations sur le nombre de véhicules de livraison, leur format, le nombre de marchandises livrées, etc., pour des raisons à la fois techniques et juridiques, constate-t-elle. Pourtant dans d’autres pays que la France, des données sont plus facilement récoltées. À Barcelone en Espagne, par exemple, les livreurs ont une appli qu’ils doivent activer lorsqu’ils arrivent sur un point de livraison. On sait ainsi combien de temps dure la livraison, où, avec quelle quantité… Cela permet aux pouvoirs publics d’établir des diagnostics et des modélisations, de déterminer la taille et le design des infrastructures nécessaires à la logistique urbaine », de proposer des indicateurs de benchmark.
Les grands enjeux de la logistique urbaine
Pour Laetitia Dablanc, la collecte de données est en effet essentielle pour répondre aux grands enjeux de la logistique urbaine actuels et futurs. « Nous en avons besoin pour poursuivre la décarbonation des activités économiques en ville, mais aussi pour déterminer les meilleurs emplacements des hubs et des entrepôts en général, qu’ils soient petits ou gros, intra-muros ou péri-urbains, souligne-t-elle. Les territoires qui écrivent leur plan de mobilité, leur PLU (plan local d’urbanisme), SCOT (schéma de cohérence territoriale), et SRADDET (schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires) en ont la nécessité pour aménager leur foncier en toute cohérence ». L’une des prochaines étapes que s’est fixé Laetitita Dablanc concerne l’étude des micro-mobilités de la logistique urbaine (livraisons à pied par exemple). Mais, là aussi, la collecte de données s’avère difficile...