La logistique : levier de développement des circuits courts alimentaires et de proximité
Plébiscité par les consommateurs soucieux du « bien manger », encouragé par les politiques publiques pour une souveraineté alimentaire des territoires, le circuit court alimentaire et de proximité a eu le vent en poupe durant la crise du Covid. Pour maintenir son développement, il doit toutefois apporter aujourd’hui des améliorations à sa logistique.
De la fourche à la fourchette… Par cette expression, beaucoup de consommateurs expriment leur faim du « manger local », avec le moins d’intermédiaires possible. Ce marché porte un nom : les circuits courts alimentaires de proximité (CCAP). Certes, ils ne sont pas nouveaux, mais ont connu un attrait sans précédent durant la crise pandémique des années 2020. Dans un contexte de confinements et de difficultés d’approvisionnement des magasins, ils ont en effet démontré qu’ils pouvaient être une alternative efficace, qualitative et porteuse d’un développement plus durable. Or, à la fin de la crise Covid, les difficultés vécues par certains producteurs ont été généralisées comme des indices du déclin de ces modes de vente. Pourtant, la tendance générale est à l’augmentation par rapport à 2019, et les politiques continuent d’en faire la promotion, comme on a pu le voir le 19 juin dernier, avec la visite dans des établissements scolaires d’Eure-et-Loir du ministre de l’Education Nationale, Edouard Geffray, venu notamment parler du développement des circuits courts dans les cantines. Ce que la croissance des années 2020 a finalement permis de révéler, c’est une logistique plus complexe de ces circuits qu’on aurait pu le penser : des petits volumes depuis une multitude de fermes et à destination d’une multitude de points souvent relativement proches, mais pas toujours concentrés et une plus grande difficulté à rentabiliser les livraisons. Des constats qui montrent que mettre plus de local dans notre assiette, c’est aussi une question logistique.
Un outil pour calculer le coût logistique
Une analyse que confirme Gwenaëlle Raton, chercheuse à l’Université Gustave Eiffel et géographe, qui se penche depuis plusieurs années sur le sujet, dans un laboratoire pluridisciplinaire portant sur le transport de marchandises. « En 2014, à la demande et avec le financement de la Région Hauts-de-France et de la Chambre d’Agriculture, nous avons lancé une étude pour comprendre les problématiques des agriculteurs, détaille-t-elle. Nous avons observé l’organisation de leur temps de travail, mais aussi des tâches qu’ils effectuent en dehors de leur cœur de métier. L’une d’entre elles est le transport de leurs produits vers les lieux de vente ». En 2016, pour identifier les causes de potentiels problèmes de rentabilité, l’Université Gustave Eiffel et le Cerema ont commencé par construire un tableur, grâce à l’appui de l’Ademe, de la Région Normandie et de l’Île-de-France, pour devenir en 2018 un outil de calcul disponible en ligne, baptisé Logicoût. « Les temps et les coûts consacrés aux tâches logistiques (stockage, préparation de commande, conditionnement, transport...) peuvent s’avérer des facteurs limitants, d’autant que les agriculteurs ne sont pas toujours conscients de ces coûts, ni des avantages qu’ils auraient à confier ce maillon à des professionnels », conclut-elle.
Un développement porté par les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT)
Pour la chercheuse, si la construction d’un modèle propre aux circuits courts alimentaires de proximité est lente, leur développement est indéniable. Même constat pour Laura Giacherio, fondatrice et dirigeante de La Charrette, entreprise de l’Economie Sociale et Solidaire, cherchant à développer les circuits courts en mettant en relation producteurs, acheteurs et transporteurs. « Quand nous avons créé l’entreprise il y a 10 ans, il s’agissait d’un site de colivraison, qui avait pour objectif de trouver un modèle de logistique tenable pour les circuits courts, raconte-t-elle. Nous l’avons fait évoluer vers une bourse de fret, puis sous sa forme actuelle, car nous avons pris conscience qu’il fallait, en fait, créer l’intégralité de la chaîne ». La Charrette est aujourd’hui présente sur 25 territoires en France et au Canada. « Le développement de notre site de rencontres a été notamment été boosté par les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) », commente-telle.
Portés par les collectivités, ces PAT ont en effet été créés en 2014, avec l’objectif de relocaliser l’agriculture et l’alimentation au sein des territoires, en fédérant différents acteurs. Le déploiement des PAT s’est fortement accéléré à partir de 2021, notamment après avoir démontré le rôle clé qu’ils pouvaient jouer pour la résilience alimentaire des territoires pendant la crise sanitaire du Covid-19 et sous l’impulsion donnée par le plan France relance.
Des modèles hybrides
Mais les volumes des circuits courts restent encore modestes. « En Normandie, la vente directe ne représente que 5 à 10 % de la consommation globale, dont 55 % se fait sur les marchés, 15 % à la ferme et 30 % en magasin et en restauration collective, constate Cyril Queffeulou, chef de projet au sein de l’association professionnelle Logistique Seine Normandie (LSN). S’il pâtit de son caractère protéiforme, ce modèle de distribution présente un réel potentiel de développement ». On voit même apparaître de nouveaux métiers comme celui de Maraîcher public, à la croisée de l’agriculture, du service public et de la transition écologique. Apparu en 2011 à Mouans-Sartoux (06), ce métier est né de la volonté de la commune à servir dans ses cantines une alimentation saine, biologique et locale. Mais, aux débuts des années 2000, la partie « locale » restait difficile à mettre en place, car les agriculteurs étaient peu motivés à s’engager dans des procédures publiques jugées trop lourdes. L’appel d’offre de la commune est donc restée sans réponse. La première ferme municipale de France est ainsi née, avec aujourd’hui l’emploi de 4 maraîchers publics, professionnels du bio, recrutés par la mairie. En 2025, le Réseau National des Fermes Publiques (RNFP) voit le jour et organise des formations pour ces nouveaux professionnels de l’agriculture, salariés de collectivités. Selon l’Adème, il existe aujourd’hui 120 fermes publiques en France. « Les fermes publiques répondent à un contexte pressant : dépendance aux importations pour 40 % des fruits et légumes, pertes de biodiversité et sécheresses récurrentes qui ébranlent l’agriculture intensive », peut-on lire sur le site de l’Adème. Si le segment « production » semble prendre de l’ampleur - avec un agriculteur sur cinq qui faisait du circuit court en 2010 contre un sur quatre en 2020, selon le recensement agricole – le maillon de la logistique reste peu documenté.
Convaincre
Ce constat, entre croissance de la demande et l’émergence difficile d’un modèle de supply chain, a poussé la Région Normandie à lancer les Assises Nationales de la logistique des CCAP en 2025. « Nous avions déjà organisé 3 rencontres régionales pour évoquer les freins et les leviers de la logistique des circuits courts, explique Clotilde Eudier, Vice-Présidente en charge de l’agriculture et de la pêche à la Région Normandie. Ces rencontres régionales ont permis de faire connaître des projets existants mais aussi de lancer des AMI (Appel à Manifestation d’Intérêt). Les meilleurs projets ont ainsi été accompagnés financièrement via des fonds de la Région et de l’Union Européenne. En 2025, l’événement est devenu national et a réuni plus de 500 personnes, dont une majorité de collectivités et de logisticiens ».
Le logisticien Stef, spécialisé dans la logistique des produits frais, fait partie de ces participants fidèles. « Certes, les volumes restent modestes (5 tonnes expédiées par jour depuis le site de Vire, sur 1 300), mais notre maillage très dense fait que nous passons partout, décrit Manuel Genissel, directeur de la filiale Stef de Vire, en Normandie. Intégrer des palettes de producteurs locaux dans nos tournées existantes et les livrer dans les points de vente de la région, c’est une réponse concrète à un besoin réel. La question est de trouver le bon modèle pour le faire à plus grande échelle ». Un autre signe que le marché présente un intérêt, les collectivités prennent contact avec les entreprises de logistique et lancent des appels d’offre pour trouver les lieux qui permettraient de massifier et donc d’optimiser la logistique de ces circuits courts.
La Région Normandie finance la création d’un atlas des acteurs de la logistique des CCAP
La Région Normandie a ainsi financé une étude baptisée CCAP-LOG, afin de poser les bases d’un écosystème régional structuré pour une logistique plus efficace, durable et mutualisée. Dans le cadre de cette étude, un Atlas des acteurs du transport et de la logistique en Normandie a été réalisé. « Il s’agit d’une démarche exploratoire d’identification des établissements proposant et/ou pouvant proposer des activités de prestation logistiques à destination des acteurs des circuits courts alimentaires de proximité en Normandie, précise Guillaume Lebon. L’objectif de ce travail était de pouvoir établir un premier niveau de connaissance des établissements pouvant proposer des prestations logistiques à destination des acteurs des circuits courts alimentaires et contribuer, le cas échéant, au développement de synergies. Au total, 3 886 établissements ont été identifiés ». Selon Interlud, globalement, malgré l’investissement de nombreux acteurs, les synergies sont difficiles à mettre en place à cause d’un manque d’intérêt de certains producteurs pour les sujets logistiques – qui parfois ne sont même pas intégrés dans les prix des produits, et d’acculturation entre producteurs et logisticiens qui amène à une incompréhension réciproque et à l’absence d’une offre de services logistiques adaptée aux circuits courts. Mais le dialogue est désormais engagé...




