Logistique militaire et logistique civile : même combat ?
Gérer une chaîne d’approvisionnement, des stocks, des ressources dans des conditions parfois difficiles, anticiper, planifier, faire preuve de résilience… Logistique civile et militaire partagent de nombreux fondamentaux, mais se distinguent également du fait d’enjeux et de contextes qui peuvent être radicalement différents. Elles peuvent aussi s’inspirer l’une l’autre.
« Les amateurs parlent de tactique tandis que les professionnels discutent logistique », disait le général américain Omar Bradley. Par cette citation, rappelée lors d’une commission « Prospectives » d’Afilog, le colonel Pierre Pillebout, adjoint au soutien interarmées, en charge de la coordination de l’ensemble des fonctions de soutien logistique au profit des forces françaises déployées en Europe, rappelle que la logistique, comme la guerre, est affaire de personnes qualifiées. Dans le contexte que nous connaissons, fait de mondialisation et d’accélération des échanges commerciaux, de crises, et de tensions géopolitiques, la logistique militaire est une source d’inspiration pour la logistique civile dans de nombreux domaines… et réciproquement.
Militaire et civile, un même rôle de soutien
Les objectifs de ces deux disciplines diffèrent mais se rejoignent dans les grands principes. La logistique militaire est là pour soutenir des opérations militaires, en ayant en charge le transport de troupes, d'équipements, de munitions et de fournitures sur le champ de bataille, souvent dans des conditions hostiles et imprévisibles. La logistique civile, quant à elle, vise à optimiser la chaîne d'approvisionnement pour répondre aux besoins des consommateurs et des entreprises, en s’occupant de la gestion des stocks, de la distribution de produits finis, et de la satisfaction des clients. Pour les deux, le moral des « troupes » repose sur la logistique. Anne-Marie Idrac, président de France Logistique le rappelait lors d’une conférence SITL en avril 2025, intitulée « Regards croisés entre les logistiques civile et militaire » : « Pendant la crise du Covid, nous, logisticiens, avons en particulier joué ce rôle de soutien. Tout le monde était heureux de pouvoir être approvisionnés en produits essentiels, allant du sanitaire à l’alimentation ».
Anticipation, adaptation et résilience sont les trois clés d’une logistique réussie
Plus globalement, selon le colonel Pierre Pillebout, trois principes sont en œuvre, sur lesquels les deux mondes s’entendent : l’anticipation, l’adaptation, la résilience. « Il n’y a pas de miracle dans l’improvisation !, rappelle-t-il. L’anticipation s’inspire du passé sans être hypnotisé par lui. La logistique est en cela la mouche du coche de l’Etat-Major car on l’oblige à anticiper et à planifier. Ensuite, on doit s’adapter aux nouveaux contextes, dont on s’inspirera pour la prochaine guerre. Mais attention : nous ne devons pas non plus fantasmer le futur ». La résilience est également essentielle, pour faire face aux différentes incertitudes et chocs. « Trois types de chocs sont aujourd’hui en cours pour la logistique civile, liste ainsi Anne-Marie Idrac. Chocs géopolitiques, économiques et climatiques ». Pierre Pillebout analyse quant à lui la résilience en matière militaire quand il faut « savoir gérer les ruptures de lignes d’approvisionnement et prendre des décisions dans la peur ».
Une gestion de la chaîne d’approvisionnement sous contrôle
Dans la gestion de la chaîne d’approvisionnement, logistique civile et logistique militaire ont donc plusieurs points communs. Les deux types de logistique nécessitent une planification minutieuse et une coordination efficace pour assurer que les biens et services sont disponibles là où ils sont nécessaires et au moment opportun. La gestion des stocks est également cruciale, que ce soit pour des entreprises cherchant à minimiser les coûts ou pour des armées devant maintenir des réserves stratégiques. Les lieux liés à ce stockage sont donc également stratégiques : leur emplacement, leur surface, la rapidité à laquelle ils peuvent être mis en place, sont des enjeux forts pour les deux disciplines.
Le ferroviaire est de retour dans le jeu de la logistique militaire internationale
Autre point commun, les deux secteurs utilisent divers modes de transport, routier, ferroviaire, aérien, maritime, selon les contraintes de délai, de distance et de coût. Dans tous les cas, il leur faut optimiser les itinéraires pour le plus d’efficacité possible, qu’il s’agisse de livrer des produits aux consommateurs ou pour déployer des troupes et du matériel sur le terrain des opérations. Avec la guerre en Ukraine, « le centre de gravité des opérations des armées françaises s'est déplacé, expliquait, lors du SITL, le Général Fabrice Feola, commandant du Centre de soutien des opérations des Acheminements. Il est passé du continent africain à des opérations, ou des missions, aux frontières de l’Est de l’Union Européenne. Cela s’est traduit par un choc capacitaire car ces opérations nécessitent d’autres modes de transport, notamment le rail, qui n’était pas toujours adapté à nos besoins. Certes, on a toujours eu des déplacements par voie ferrée sur le territoire national, mais on avait presque perdu le savoir-faire à l'international. On est passés de quelques trains avant la guerre en Ukraine à presque 150 trains internationaux en 2024. Cela démontre le bond en avant qu'il a fallu réaliser ». Il complète en précisant que « en cas d'engagement majeur sur la façade est de l'Europe, la France serait un pays de transit et une base arrière de l'OTAN. Donc il faut imaginer que sur les ports de la façade atlantique, il y aurait des bateaux qui arriveraient probablement des États-Unis avec des dizaines de milliers d'hommes et des milliers de véhicules ». L’interopérabilité et la fiabilisation des corridors ferroviaires sont des préoccupations majeures.
L’innovation technologique est essentielle et doit pouvoir être mise à large échelle
Le mot-clé est, dans tous les cas, l’optimisation et donc l’innovation. Dans cet objectif, civils comme militaires, utilisent des systèmes informatisés de suivi et de gestion des stocks, comme les codes-barres et les systèmes RFID. L'automatisation, la robotisation et l'utilisation de l'intelligence artificielle sont également de plus en plus étudiées et utilisées pour améliorer l'efficacité et réduire les erreurs humaines… En temps de guerre, l’erreur peut bien sûr être plus grave, engageant des vies humaines, et pas seulement des marchandises ou une satisfaction client. « Mais nous avons en commun avec la logistique civile cette culture de la reconfiguration, la souplesse, l'agilité, précise le Général Fabrice Féola. On s'appuie dessus, avec nos partenaires du secteur privé, mais il nous faut être suffisamment visionnaire pour détenir les contrats qui nous seront nécessaires ». La logistique civile et militaire reposent en effet sur un travail d'équipe efficace et des partenariats avec divers acteurs, y compris des fournisseurs, des transporteurs et des gouvernements et sur un déploiement à large échelle.
Rester agiles, en toutes circonstances
Pour ces deux disciplines, il s’agit de gagner en efficacité, en agilité, en innovation et de gérer des ressources dans des conditions parfois difficiles. Elles partagent des principes fondamentaux, mais diffèrent sur d’autres aspects en raison notamment de leurs objectifs et contextes distincts. « La guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires », disait George Clémenceau. Mais qu’en est-il de la logistique ? Peut-on la confier à des militaires ? Il semblerait bien que oui...




