Michel Leprêtre, président du Grand Orly Seine Bièvre : « Il faut sanctuariser du foncier pour réindustrialiser »

11 nov. 2025
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Mardi 14 octobre à Paris, un petit-déjeuner Afilog a permis d’approfondir les enjeux croisés de la logistique, de l’aménagement et de la réindustrialisation en présence d’un élu territorial et qui plus est d’un territoire où la logistique a sa place depuis longtemps. Michel Leprêtre, qui s’exprimait au nom d’Intercommunalités de France, a ainsi pointé les freins concrets à la relocalisation industrielle et à la planification logistique. À ses côtés, Hasna Berkia-Guez, directrice RSE de Barjane, a partagé le point de vue du secteur privé. Extraits choisis.

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En tant qu’élu, comment avez-vous pris conscience de l’importance stratégique de la logistique ?

Michel Leprêtre : Au sein du Grand-Orly Seine Bièvre, c’est un sujet que nous avons pleinement saisi au moment de l’élaboration de notre PLUI Plan Local d'Urbanisme Intercommunal. En approfondissant certains volets de ce plan, nous avons reçu une alerte très claire des organismes de santé publique. Sur notre territoire, les circulations routières et les flux logistiques ont des conséquences notables sur la santé des habitants, avec notamment le sujet des polluants locaux. Cela ne relevait plus uniquement de la technique ou de l’aménagement, mais touchait directement au bien-être de la population.

C’est ce signal d’alerte qui a transformé votre approche du sujet ?

M.L. : Oui, totalement. Nous avons estimé qu’il fallait aller au fond des choses : savoir, connaître, analyser. Cela nous a conduits à entamer un travail avec les acteurs déjà mobilisés, notamment Afilog, pour structurer une réponse partagée. L’objectif était clair : ne plus subir la logistique. Aujourd’hui, nous cherchons à l’orienter, à l’encadrer, à l’inscrire pleinement dans une stratégie territoriale.

Du point de vue de l’entreprise, comment ce dialogue avec les territoires se construit-il concrètement ?

Hasna Berkia-Guez : Chez Barjane, nous considérons depuis toujours que nos projets ne peuvent se concevoir sans une co-construction avec les territoires au sein desquels nous nous implantons. Nos projets participent de l’aménagement du territoire et à ce titre, sont une réussite partagée en échangeant avec les acteurs locaux : élus, institutions, citoyens et bien sûr les futurs utilisateurs du site.

Petitdejoctobre2025

Ce principe de co-construction, vous l’avez récemment mis en œuvre dans le cadre d’un projet ambitieux dans les Bouches-du-Rhône…

H. B-G : Oui, il s’agit du Parc des Aiguilles, près de Marseille. C’est un projet emblématique de la logistique moderne. Il s’agissait d’une friche extrêmement complexe : une ancienne carrière remblayée, un ancien incinérateur, beaucoup de dépôts sauvages… Il a fallu plus de dix ans de travail pour aboutir à sa requalification en un parc d’activités logistiques. Et cela n’aurait pas été possible sans la mobilisation de tout un écosystème d’acteurs que nous avons fédérés par la signature d’une charte d’engagement: la métropole, la région, la sous-préfecture, l’ADEME, les entreprises de travaux, les utilisateurs comme Action et Décathlon, et bien sûr des acteurs professionnels comme Afilog. Cette charte est un contrat d’action autour de 3 thématiques : l’emploi, l’environnement et l’ancrage territorial. Un comité de suivi annuel, présidé par la sous-préfecture, permet d’ajuster les actions, notamment sur la mobilité des salariés. C’est un vrai travail collectif, sur le long terme.

Comment passer d’initiatives bien menées à un cadre commun plus structurant ?

M. L. : Il faut, à mon sens, des règles. Et des outils. Cela peut passer, si nécessaire, par des dispositifs contraignants. La logistique est une activité indispensable, personne ne remet ça en cause. Mais pour qu’elle soit intégrée intelligemment dans nos territoires, il faut organiser les usages, partager des objectifs, s’appuyer sur des expériences concrètes. Sinon, on laisse prospérer une logistique non régulée, et ce sont les habitants qui en subissent les conséquences.

Entre volontarisme politique et réalité foncière, quelles sont les conditions nécessaires pour faire revenir l’industrie dans les territoires ?

M. L. : Avec le Grand-Orly Seine Bièvre, nous avons un territoire historiquement très industriel, très productif. Mais nous avons aussi connu des pertes brutales, des fermetures, et une libération de fonciers parfois très importants. Ces espaces ont souvent été rapidement occupés par de la logistique, sans forcément de stratégie. Aujourd’hui, notre objectif, c’est de sanctuariser des fonciers importants pour les réserver à des activités productives et économiques. Et cela demande de la cohérence et de la planification, notamment avec des partenaires comme Aéroport de Paris ou les services de l’État.

Vous arrivez à imposer certaines conditions d’usage ?

M. L. : Oui, par exemple sur l’ancien site Renault à Choisy-le-Roi. Quand l’usine a fermé, nous avons lancé une consultation avec une exigence très claire : compte tenu de la proximité avec les logements, l’essentiel de la logistique devait se faire par la Seine. C’est un principe que nous avons assumé, et qui s’est révélé structurant. Cela montre que l’on peut faire revenir de l’activité industrielle tout en respectant les équilibres locaux.

Chez Barjane, vous aimez insister sur l’idée que l’industrie et la logistique sont indissociables aujourd’hui et demain…

H. B-G : L’un ne va pas sans l’autre. Une industrie performante a besoin d’être approvisionnée, de sécuriser ses stocks et d’acheminer ses produits dans les bonnes conditions. La logistique est un maillon essentiel, souvent dès le départ d’un projet industriel. Si je devais citer un exemple d’un grand groupe industriel qui anticipe la fonction logistique, je parlerais du projet mené par Thales à Cholet. Le groupe y est implanté depuis 1936. Pour leur nouveau campus, qui fait 21 hectares et rassemblera à terme 2 600 ingénieurs, techniciens et opérateurs , le premier bâtiment livré a été un hub logistique. Cela illustre bien la place stratégique que prend la logistique dans l’écosystème industriel.

La mise en œuvre du ZAN (le Zéro Artificialisation Net) ajoute une contrainte forte sur l’usage du foncier. Quel regard portez-vous tous les deux sur cet objectif, et comment y répondre dans vos projets ?

H. B-G : Il faut s’adapter. Une fois le foncier sécurisé, il est indispensable d’intensifier l’usage, de construire plus haut, d’optimiser chaque mètre carré. Le cadre réglementaire évolue, parfois rapidement : les échéances du ZAN ont déjà été révisées mais notre rôle, c’est de continuer à avancer malgré ces ajustements.

M. L. : Je partage cette idée. Le sujet, ce n’est pas tant la rareté du foncier que la manière dont on l’utilise. Pendant trop longtemps, on a développé les choses à plat, en consommant de l’espace sans compter. Aujourd’hui, il faut penser verticalité, innovation. À Vitry-sur-Seine, nous avons engagé avec Sogaris un projet logistique vertical. Il est désormais en cours de déploiement. Et c’est cette logique qu’il faut généraliser : rentabiliser le mètre carré, tout en cherchant des co-bénéfices environnementaux.


Enfin, un dernier sujet d’actualité : la réhabilitation de friches. On présente souvent cette approche comme la solution miracle face à l’exigence de sobriété foncière. Est-ce un levier crédible à vos yeux ?

M. L. : Sur le papier, oui. Mais dans les faits, cela reste très compliqué. Il y a des exemples très concrets : pour une friche sur notre territoire, la dépollution était estimée à 8 millions d’euros… et l’aide obtenue n’était que de 180 000 euros. C’est un rapport de force intenable. Si l’on veut vraiment faire des friches un levier de développement, il faut un accompagnement beaucoup plus solide, et une responsabilisation partagée, y compris du côté des acteurs privés.

H. B-G : La réhabilitation des friches est en effet une des solutions à la rareté foncière, mais, dans la réalité, c’est une stratégie pas toujours facile à mettre en œuvre. Mais parfois on y arrive, nous avons chez Barjane un bel exemple de réhabilitation réussie avec le centre de distribution Île-de-France de Biocoop, implanté sur une ancienne briqueterie à Ollainville (Essonne), restée à l’abandon pendant une dizaine d’années. Nous avons déconstruit le bâtiment, reconstruit une plateforme logistique certifiée HQE Excellent et Biodivercity, en réutilisant un maximum de matériaux, et intégré des éléments architecturaux en lien avec l’histoire du site, la briqueterie figurant sur le blason de la ville. Mais chaque friche est un cas particulier. Il n’existe pas de solution clé en main : il faut du sur-mesure, de l’ingénierie environnementale, des protocoles de dépollution et des moyens adaptés.

 

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