Vincent Fromage, Directeur Général de Chronofresh : « L’immobilier n’est pas un simple support technique : il constitue un levier stratégique central »
12 millions de colis livrés en 2025, un maillage de 90 agences et une livraison entre 24h et 48h : les chiffres de Chronofresh témoignent de l'explosion du e-commerce alimentaire. Pour accompagner cette croissance, le spécialiste du transport sous température dirigée doit concilier impératifs sanitaires et contraintes environnementales. Vincent Fromage, son Directeur Général, détaille les leviers d'un modèle opérationnel qui exige de garder la tête froide à chaque étape.
Pourquoi avoir créé Chronofresh, filiale de Chronopost, qui s’appuie directement sur son réseau logistique et ses infrastructures ?
Vincent Fromage : Chronofresh a été créé en 2015 en partie pour répondre à l'émergence rapide du e-commerce alimentaire et aux nouvelles façons de consommer. Pour s'adapter à cette demande impulsée par la recherche du « manger mieux » et des circuits courts, l’entreprise a développé une offre de livraison de produits alimentaires secs, frais et surgelés pour les particuliers et les professionnels, disponible partout en France et à l’international. Aujourd’hui, ces flux se répartissent entre environ 60 % de produits frais, 30 % de produits secs et 10 % de surgelés. La crise sanitaire de 2020 a considérablement accéléré cette tendance et a nécessité l’adaptation des infrastructures afin de répondre à l’ensemble des demandes du marché. La livraison aux particuliers représente désormais 70 % de l’activité.
Parallèlement, les producteurs et artisans recherchent la désintermédiation. Ils souhaitent reprendre le contrôle de la distribution, ajuster leur production à la demande réelle et offrir aux consommateurs une transparence accrue grâce aux circuits courts. Ils entendent également approvisionner leurs destinataires professionnels quotidiennement afin d’ajuster leurs stocks et proposer des produits variés et de saison.
La logistique du froid impose des exigences opérationnelles élevées. Sur quels piliers repose le modèle de Chronofresh ?
V.F : Nous avons profité du maillage national de Chronopost et avons installé des chambres froides positives (0 °C à 4 °C) et négatives (−18 °C) dans toutes les agences déjà en place, soit plus de 90 sur tout le territoire. Au total, cela représente près de 32 000 m² de surfaces en froid, réparties sur l’ensemble du réseau. Aujourd’hui, nous continuons de développer notre réseau sous température dirigée en ouvrant des entrepôts frigorifiques sur des zones stratégiques pour notre activité. L’immobilier logistique n'est pas un simple support technique: il constitue un levier stratégique central de notre modèle opérationnel. Dans un premier temps, nous avons équipé tous les sites de Chronopost afin d’assurer une couverture géographique totale. Face à la croissance des volumes, nous construisons désormais des sites dédiés, implantés dans des zones à forte densité et conçus en parfaite adéquation avec nos réseaux d’acheminement pour optimiser l’ensemble de la chaîne de valeur. Nos sites sont pensés pour être évolutifs, notamment grâce à la modularité des surfaces, à la mécanisation des équipements et à l’optimisation des flux internes. Ils intègrent également une dimension sociale forte, la qualité de l’environnement de travail constituant un facteur d’attractivité et de fidélisation.
Face au changement climatique, comment garantir l’intégrité de la chaîne du froid de bout en bout ?
V.F : Garantir l'intégrité de la chaîne du froid « de bout en bout » représente aujourd'hui un défi complexe où les contraintes environnementales croissantes se confrontent au terrain. L’intensification du changement climatique et la multiplication des épisodes de forte chaleur mettent les systèmes sous pression. Le point le plus critique reste la gestion des flux lors des chargements et déchargements. Les ouvertures de portes répétées créent des chocs thermiques qui doivent être compensés instantanément pour maintenir la consigne de température. Maintenir une température constante exige une infrastructure fiable, sécurisée par des systèmes redondants et une maintenance prédictive. Le respect des process opérationnels et la formation des équipes sont également essentiels pour éviter toute rupture de la chaîne du froid. Pour répondre à ces enjeux, nous investissons dans la modernisation des équipements et dans des solutions de traçabilité en temps réel. Les technologies connectées offrent une visibilité totale sur le parcours des produits et facilitent la réactivité en cas de dérive de température.
À quelles contraintes se heurte le développement de l’immobilier frigorifique ?
V.F : Le développement de nos infrastructures frigorifiques s’inscrit dans une équation complexe où l’exigence opérationnelle se heurte à des réalités de marché de plus en plus restrictives. L’impératif de proximité avec les zones à forte densité de population constitue un défi majeur, indispensable pour optimiser les tournées et réduire les distances parcourues.
La raréfaction du foncier, accentuée par la loi ZAN, complique l’obtention de nouveaux permis de construire et impose de privilégier la réhabilitation de friches industrielles ou la densification verticale. À cela s’ajoutent l’explosion des coûts de construction et d’énergie. Bâtir un entrepôt frigorifique coûte aujourd’hui deux à trois fois plus cher qu’un entrepôt sec. Le cadre réglementaire se durcit également, notamment avec la réglementation F-Gaz et le décret tertiaire. Enfin, entre la recherche du terrain, les études d’impact et la construction, il se passe souvent trois à cinq ans pour livrer un site, une inertie majeure face aux besoins immédiats des clients.
Comment piloter une logistique du froid plus responsable ?
V.F : Le maintien de la chaîne du froid constitue un enjeu essentiel pour garantir la sécurité alimentaire. À chaque étape du transport, les produits sont maintenus à la température requise grâce à des équipements adaptés, certifiés ATP [NDLR : accord international qui fixe les normes de transport des denrées périssables sous température dirigée]. Nos chambres froides, véhicules frigorifiques et caisses isothermes sont équipés de capteurs permettant un suivi permanent des températures et le déclenchement d’alertes en cas de dysfonctionnement. Nos clients (producteurs, e-commerçants) peuvent suivre leurs livraisons via l’outil Chronotrace, tandis que les destinataires (consommateurs finaux ou professionnels) sont informés grâce à Predict. Sur le plan environnemental, Ecovadis nous a décerné la médaille Platinum en 2025. Nous utilisons déjà une cinquantaine de véhicules à faibles émissions et des vélos cargos frigorifiques pour le dernier kilomètre urbain à Paris, Lyon et Bordeaux. À Paris intra-muros, ces derniers représentent près de 25 % des distributions.
La logistique du froid entre dans une phase de transformation majeure, portée par des évolutions à la fois économiques, technologiques et environnementales. Quelles évolutions anticipez-vous ?
V.F : Chronofresh a fêté ses 10 ans en 2025 et a connu sa onzième « peak period » en fin d’année. Habitués à ces fluctuations de volumes liées à la saisonnalité des produits transportés, nous mettons en place des moyens supplétifs pour assurer la prise en charge et la livraison de tous les produits de nos clients. Nous ajustons le nombre de véhicules et de contenants frigorifiques et déployons des tournées supplémentaires dédiées. À moyen terme, le défi majeur de la logistique du froid consiste à résoudre une équation complexe : livrer plus vite, plus précisément, dans un environnement plus chaud, tout en réduisant drastiquement notre empreinte environnementale. C’est une révolution industrielle et numérique que nous vivons en temps réel.




