L’hémisphère logistique de l’île de La Réunion
L’île de La Réunion, comme toutes les îles, est largement dépendante des importations avec 6,2 milliards d’euros de biens importés en 2021 (chiffres INSEE) pour faire vivre ses 860.000 habitants et développer le tissu économique local. Besoins d’approvisionnement, retard sur les infrastructures et localisation stratégique pour les échanges Sud-Sud placent la logistique au cœur des stratégies d’aménagement et de développement du territoire.
L’île de La Réunion ne peut pas se permettre de manquer le rendez-vous de la gestion des flux (transports, stockages, etc.). Pour les entreprises comme pour les habitants, le secteur représente le premier point d’entrée des produits sur le territoire et impacte directement leurs coûts. « Une mauvaise logistique implique mécaniquement une inflation des prix » explique Jean-Christophe Courné-Noléo, président du groupe ALSEI qui développe des infrastructures logistiques sur l’île. « Un yaourt c’est entre +30 % et 100 % plus cher qu’en métropole par exemple. Donc agir sur la capacité des acteurs de l’alimentation, entre autres (car cela concerne aussi les médicaments et biens de première nécessité), à acheminer plus facilement leurs produits, c’est bénéfique pour le pouvoir d’achat des Réunionnais». Sans compter que La Réunion doit avoir à minima un mois de stock en réserves (le port de Marseille étant à trois semaines de navigation et celui du Havre à un mois). « Si on ne peut pas stocker, on n’a plus de produits et cela crée des émeutes, c’est la culture des cyclones. En cas d’événement météorologique important, les habitants font du stock car pendant une semaine on ne peut pas sortir. Il faut une capacité logistique décuplée » confie Jacques Tanguy, natif de l’île et président du groupe OPALE-ALSEI.
La Réunion connaît un véritable rattrapage logistique
« Les retards de l’île en termes d’infrastructures logistiques sont colossaux » insiste Jacques Tanguy. Lorsque l’entreprise s’est intéressée à ce territoire, presque aucun mètre carré d’entrepôt n’était libre et les prix étaient près de trois fois supérieurs à ceux de la région francilienne, à titre de comparaison. Des prix largement supérieurs et surtout décorrélés de la valeur réelle des bâtiments, ni suffisamment nombreux, ni aux normes, ni au niveau pour la plupart. Pour Emmanuel Séraphin, maire de Saint-Paul et président de l’agglomération Territoire Côte Ouest, « il s’agit d’un retard de 180.000 mètres carrés d’entrepôts environ que l’agglomération entend rattraper grâce à une politique volontaire d’aménagement initiée depuis 2009 ».
Pourtant, La Réunion possède l’un des principaux ports français avec plus de 6 millions de tonnes de marchandises traitées en 2021 selon les chiffres communiqués par le Grand Port Maritime, gestionnaire de l'infrastructure. « Le problème c’est qu’un port sans zone logistique ça ne marche pas ! » analyse Jean-Christophe Courné-Noléo. « Les entrepôts sont de trop petite taille, environ 1.000 mètres carrés pour la plupart, sans aire de manutention et des hauteurs sous plafonds qui ne permettent pas d’optimiser le stockage. Comme on dit chez nous c’est ‘caz sous tôle’ » résume Jacques Tanguy.
Construire les infrastructures adéquates
« L’une des difficultés tient au coût de construction des entrepôts sur un territoire insulaire. Les charpentes sont importées, les normes cycloniques imposent également quelques contraintes… À titre d’exemple, la quantité de béton en fondation pour un poteau est habituellement d’un mètre cube, contre neuf mètres cubes à La Réunion » détaille Jacques Tanguy. « Nous travaillons actuellement sur la consolidation des digues pour protéger les espaces à aménager sur le littoral Ouest » ajoute Emmanuel Séraphin. L’un des avantages tient en revanche au fait qu’avant même leur sortie de terre, les bâtiments sont presque tous déjà pris à bail assurent les deux experts du groupe OPALE-ALSEI.

Pour encourager le développement d’infrastructures tout en limitant l’artificialisation des sols et en préservant les espaces naturels , le Territoire Côte Ouest travaillent de pair avec les développeurs – investisseurs pour construire de nouveaux entrepôts. « Nous cherchons à développer 80 hectares d’espaces logistiques sur la partie arrière du port et 300 hectares sont à aménager entre le Port et la ville de Saint-Paul, pour créer une couture entre ces deux centralités de l’Ouest de l’île et ainsi permettre le développement de nouvelles activités, tout en libérant du foncier au plus proche du port pour y créer des entrepôts logistiques. »

Construire des entrepôts certes, mais pas sans réflexion globale sur le territoire car l’un des enjeux est de contribuer à la modernisation pérenne de l’ensemble des infrastructures : des quais de déchargement jusqu’aux bassins de consommation en passant par les routes et les espaces de stockage intermédiaires. Car l’un des sujets tient au transport. « Les problématiques de déplacement sont fortes, pour un logisticien ou une entreprise de la grande distribution, rester dans les embouteillages ça coute cher. Pour le moment, les transferts entre les petits entrepôts du Territoire Côte Ouest impliquent de nombreux déplacements. C’est pourquoi nous considérons les mobilités dans leur ensemble dans notre stratégie d’aménagement pour créer des zones plus résidentielles à proximité de ces espaces industriels et logistiques afin de loger les travailleurs qui demain, pourront aller travailler à vélo par exemple » explique Emmanuel Séraphin. « En permettant le développement d’espaces logistiques modernes sur le port, on crée un pôle d’attractivité majeur et diversifié puisque sur le territoire il y a un port de fret, un port de plaisance, un port militaire et un port de pêche ». Les notions « d’habiter, travailler et consommer » sont dès lors directement intégrées à la stratégie de développement des infrastructures.
Placer la Réunion au cœur des échanges Sud-Sud
Située au large de la côte Est africaine et au milieu de l’Océan Indien, l’île de La Réunion se positionne naturellement comme un point d’entrée vers l’Afrique et d’échange avec les pays asiatiques. « Le port peut véritablement devenir un hub entre l’Asie, l’Afrique de l’Est et s’imposer comme un carrefour majeur des échanges Sud-Sud en forte croissance » assure Emmanuel Séraphin. « Lorsque le canal de Suez était bloqué, le nombre de bateaux qui passaient au large a explosé». Si la distance géographique avec la métropole peut parfois pénaliser l’île, il est évident que cet ancrage au Sud est un atout de taille pour le pays et les acteurs logistiques français et européens qui retrouvent à La Réunion la stabilité financière et sociale de l’Europe.

Alors que manque-t-il à La Réunion pour renforcer encore un peu plus son statut de « major » de la logistique ? Si les infrastructures sont en plein boom grâce aux efforts des aménageurs publics et privés, il reste à construire les partenariats stratégiques et nécessaires entre territoires de l’hémisphère Sud et acteurs du fret maritime. « Les Outre-Mer sont encore trop dépendantes du bon vouloir des compagnies maritimes, estime Emmanuel Séraphin. Les compagnies passent par les grands ports africains, c’est pourquoi nous travaillons sur la question d’une compagnie maritime régionale, en lien avec les grandes compagnies, pour répondre aux besoins des entreprises de ce concert international. » La Réunion ne manque pas de ressources : économiques, agricoles, halieutiques, touristiques… et désormais logistiques !